DressĂ©e au cĹ“ur de Tours, la cathĂ©drale Saint-Gatien est l’une des grandes Ĺ“uvres de l’architecture gothique française. Son histoire, longue de près de quatre siècles de construction, tĂ©moigne Ă la fois de la persĂ©vĂ©rance des bâtisseurs mĂ©diĂ©vaux et de l’ambition spirituelle et artistique d’une citĂ© qui fut, au XVe siècle, l’une des capitales du royaume de France.
Aux origines : la cathédrale romane et les premiers élans gothiques
Avant que ne s’Ă©lève l’Ă©difice que nous connaissons aujourd’hui, une cathĂ©drale romane occupait dĂ©jĂ ce site chargĂ© d’histoire. C’est Ă partir de 1170 que dĂ©bute la grande aventure gothique, avec la reconstruction du croisillon sud et les premières campagnes sur les tours. Tours s’inscrit ainsi très tĂ´t dans le mouvement qui, parti de l’ĂŽle-de-France, va transformer le visage des grandes Ă©glises d’Occident.La reconstruction du chĹ“ur, pièce maĂ®tresse de tout Ă©difice liturgique, est entreprise entre les annĂ©es 1220 et 1279. Les parties basses sont Ă©levĂ©es vers 1220-1230, tandis que les vitraux du triforium reçoivent leur charpente vers 1245-1255. Ce chantier occupe une place particulière dans l’histoire de l’architecture mĂ©diĂ©vale : il contribue Ă dĂ©finir un style ligĂ©rien spĂ©cifique, une sensibilitĂ© gothique propre Ă la vallĂ©e de la Loire, distincte des grands modèles parisiens ou champenois. Tours n’imite pas — elle innove.La nef : un siècle et demi de patience
Si le chĹ“ur fut Ă©levĂ© en quelques dĂ©cennies, la nef exigea un effort autrement plus long et plus complexe. C’est l’architecte Simon du Mans qui reconstruit le transept et engage la construction de la nef. Six travĂ©es, bas-cĂ´tĂ©s et chapelles sont progressivement Ă©difiĂ©s au cours du XIVe siècle. Les deux premières travĂ©es, hĂ©ritĂ©es de l’ancienne cathĂ©drale romane, remontent quant Ă elles au XIIe siècle, rappel discret d’un passĂ© enfoui sous les pierres neuves.L’achèvement de la nef n’interviendra qu’au XVe siècle, grâce Ă l’intervention de trois architectes successifs — Jean de Dammartin, Jean Papin et Jean Durand — et au soutien financier dĂ©cisif de Charles VII et du duc de Bretagne Jean V. La nef est alors allongĂ©e vers l’ouest, et les tours qui encadrent l’entrĂ©e principale sont Ă©levĂ©es hors des limites de l’ancienne citĂ© gallo-romaine, dont l’enceinte tardo-antique demeure encore visible en coupe Ă l’arrière des tours depuis le nord. Ce dĂ©passement de l’enceinte antique confère Ă l’Ă©difice une singularitĂ© topographique remarquable.C’est Ă©galement en 1356 que la cathĂ©drale reçoit officiellement le vocable de saint Gatien, premier Ă©vĂŞque lĂ©gendaire de Tours, ancrant ainsi l’Ă©difice dans la mĂ©moire et l’identitĂ© chrĂ©tiennes de la citĂ©.La façade : le triomphe du gothique flamboyant
Avec la façade s’achève, au milieu du XVIe siècle, le grand projet entamĂ© près de quatre cents ans plus tĂ´t. Sa construction s’Ă©tend du dĂ©but du XVe siècle jusqu’en 1547, faisant d’elle l’un des rares grands chantiers religieux français de cette pĂ©riode encore entièrement dĂ©volue au gothique, alors que la Renaissance commence Ă transformer les arts.La façade de Saint-Gatien est une Ĺ“uvre Ă part. Son Ă©lancement vertical, structurĂ© par les puissantes lignes des deux tours, tranche avec les façades harmoniques du gothique classique, plus Ă©quilibrĂ©es horizontalement. Ce que l’on y trouve Ă la place, c’est une dentelle de pierre d’une opulence rare, un foisonnement sculptĂ© sans guère d’Ă©quivalent en France. Les dĂ©cisions prises par Jean de Dampmartin entre 1430 et 1470 se rĂ©vèlent dĂ©terminantes pour l’esthĂ©tique finale de l’ensemble. Après une pĂ©riode de ralentissement, le soutien de chanoines gĂ©nĂ©reux et l’influence Ă Rome du cardinal de Bourdeilles, archevĂŞque de Tours dans les annĂ©es 1470, permettent de trouver les fonds nĂ©cessaires pour poursuivre le chantier.Les deux tours couronnant la façade sont Ă©levĂ©es dans la première moitiĂ© du XVIe siècle : la tour nord est achevĂ©e en 1507 par Pierre de Valence ; la tour sud, entre 1534 et 1547, par Pierre Gadier. Ces coupoles Renaissance posĂ©es sur des bases gothiques symbolisent Ă elles seules la richesse chronologique de l’Ă©difice.Une Ĺ“uvre survivante
Les guerres de religion (1562) emportèrent les grandes statues des piĂ©droits, lacune irrĂ©parable dans ce programme sculptĂ© d’exception. Pourtant, la cathĂ©drale demeure debout, intacte dans ses grandes lignes, chef-d’Ĺ“uvre du gothique flamboyant dans son expression la plus exubĂ©rante. De la première pierre posĂ©e en 1170 Ă la dernière tour achevĂ©e en 1547, Saint-Gatien aura mobilisĂ© des gĂ©nĂ©rations d’architectes, d’artisans, de mĂ©cènes et de fidèles — tĂ©moignage vivant de ce que le Moyen Ă‚ge sut bâtir de plus grand et de plus beau.