La construction dâune base navale allemande
Dans lâentre-deux-guerres, Lorient est une ville structurĂ©e par la Marine nationale. Son arsenal, ses casernes et ses installations portuaires mobilisent plus de dix mille hommes et font vivre lâĂ©conomie locale. Dans les annĂ©es 1920, un nouveau port de pĂȘche Ă©merge Ă Keroman : le chantier comprend un quai, un frigorifique et sâinscrit dans la modernisation des chaĂźnes de froid pour lâindustrie halieutique. La ville se dote ainsi dâune triple identitĂ© : port de commerce, port de pĂȘche et port-arsenal.
La dĂ©claration de guerre en septembre 1939 transforme cette dynamique. Lorient devient un centre clĂ© pour la dĂ©fense des cĂŽtes de Bretagne-Sud, la protection des voies de navigation et la lutte anti-sous-marine, sous le commandement de lâamiral HervĂ© de Penfentenyo. LâactivitĂ© Ă©conomique et militaire bascule rapidement vers la guerre totale.
Le 21 juin 1940, les troupes allemandes occupent Lorient. Lâamiral Karl Dönitz, commandant en chef des forces sous-marines, identifie immĂ©diatement la valeur stratĂ©gique de la rade. DĂšs le 23 juin, il visite Lorient et dĂ©cide dây installer son Ă©tat-major pour ses U-Boote. Lâoccupation ouvre la voie Ă un chantier dâampleur sans prĂ©cĂ©dent : la presquâĂźle de Keroman, initialement prĂ©vue pour lâextension du port de pĂȘche, devient une zone de travaux gigantesques.
Hitler valide le projet en dĂ©cembre 1940 et confie sa rĂ©alisation Ă lâingĂ©nieur Tribel. En un peu plus de deux ans, la base, la plus grande construite par les nazis hors dâAllemagne, mobilise prĂšs de quatre milliards de francs et des dizaines de milliers de travailleurs et prĂšs dâun million de mĂštres cubes de bĂ©ton.
La base comprend trois bunkers principaux : Keroman I, II et III. Chaque bloc est monumental : K1, inaugurĂ© en septembre 1941, mesure 120 m de cĂŽtĂ©, avec un toit de bĂ©ton de 3,5 m et cinq nefs ; K2, terminĂ© en dĂ©cembre 1941, offre sept nefs et une caserne pour un millier de personnes ; K3, livrĂ© en janvier 1943 (170 m par 120 m au sol), comprend sept bassins en eau protĂ©gĂ©s par des portes Ă©tanches, dont quatre peuvent ĂȘtre assĂ©chĂ©s.
Ces infrastructures permettent dâabriter douze sous-marins Ă Keroman, complĂ©tĂ©s par les Dombunkers et le bunker de lâarsenal. Câest ainsi que Lorient accueillent dĂšs juillet 1940 des submersibles allemands dans lâarsenal du XIXe siĂšcle. La Kriegsmarine y assure donc rĂ©paration, ravitaillement et carĂ©nage de ses U-Boote. En 1942, la base devient le cĆur de la bataille de lâAtlantique, contrĂŽlant les routes ocĂ©aniques tout en tirant parti de la protection naturelle de la rade et de sa position relativement Ă©loignĂ©e de lâAngleterre.
Le site sâinscrit dans une stratĂ©gie globale de la Wehrmacht : Lorient devient la plus importante base sous-marine allemande, accueillant environ 40 % des U-Boote pour opĂ©rations de ravitaillement et de maintenance. La marine allemande y voit une chance de reproduire les objectifs de la PremiĂšre Guerre mondiale avec une guerre sous-marine : isoler lâAngleterre et dĂ©truire les voies dâapprovisionnement ennemies.
Keroman en 1945 : un lourd bilan
LâĂ©tĂ© 1943 marque un tournant dans la bataille de lâAtlantique avec une inversion des rapports de force. La supĂ©rioritĂ© alliĂ©e sâaffirme avec lâengagement massif de 570 escorteurs et de trois porte-avions. MalgrĂ© tout, la lutte continue : de janvier 1944 Ă mai 1945, 380 sous-marins allemands sont coulĂ©s. Cependant, durant le conflit, les sous-marins de la Kriegsmarine coulent environ 2800 navires alliĂ©s, soit 14,2 millions de tonnes de matĂ©riel. Lorient, elle, reste stratĂ©gique : prĂšs de 203 U-Boote y sĂ©journent, auxquels sâajoutent deux sous-marins japonais.
La ville subit Ă©galement le feu alliĂ©. DĂšs janvier 1943, Lorient devient une cible prioritaire pour la Royal Air Force. Huit raids successifs larguent 4 000 tonnes de bombes, dĂ©truisant plus de 90 % de la ville. Les bunkers de Keroman, eux, restent debout, mais lâactivitĂ© des sous-marins ralentit, et le chantier des blocs IV-A et IV-B est annulĂ©.
La RĂ©sistance agit aussi contre la Kriegsmarine. LâingĂ©nieur Alphonse Tanguy transmet aux Britanniques les plans dĂ©taillĂ©s des bases de la cĂŽte atlantique. Il est arrĂȘtĂ© et tuĂ© par la Gestapo en novembre 1943. Lâinformation obtenue permet aux AlliĂ©s de mieux cibler leurs frappes et de perturber lâorganisation allemande.
Ă la fin de la guerre, Lorient et Keroman apparaissent comme des symboles de destruction et de rĂ©silience. Le vaste rĂ©seau de blockhaus dans lequel sâintĂšgre Keroman autour de Lorient rappelle la position stratĂ©gique de la rade. Le tissu urbain est presque entiĂšrement dĂ©truit. NĂ©anmoins la base sous-marine demeure une infrastructure intacte et opĂ©rationnelle, prĂȘte Ă soutenir la reconstruction.
Keroman et lâentrĂ©e en guerre froide : nouvelle Ăšre, mĂȘmes enjeux
AprĂšs 1945, la Marine nationale française investit Keroman. En effet, avec la reconstruction, le modĂšle Ă trois pĂŽles maritimes reprend. Contrairement Ă dâautres sites, lâaffectation militaire fait que les bunkers allemands ne sont pas dĂ©molis. Câest ainsi que le port-arsenal inclut dĂ©sormais Keroman, reprenant lâimportance dĂ©jĂ donnĂ©e par la Kriegsmarine au lieu. Le site devient le principal port pour les sous-marins classiques en Atlantique, dĂ©laissant Saint-Nazaire. Dans un premier temps Ă la fin de la guerre, Keroman sâattache Ă rĂ©parer et Ă rĂ©habiliter les bateaux rĂ©quisitionnĂ©s, ainsi quâĂ intĂ©grer les ex-U-Boote au sein de ses unitĂ©s. Cela relance lâactivitĂ© de la ville et attire Ă nouveau les travailleurs.
DĂšs 1947, les moyens se dĂ©ploient autour de la base stimulĂ©e notamment par la Guerre froide. Elle accueille jusquâĂ douze sous-marins et 2 000 civils et militaires.
Keroman devient un moteur Ă©conomique local. Les Trente Glorieuses voient la base sâĂ©lever au rang de centre dâexcellence. La crĂ©ation de la deuxiĂšme escadrille de sous-marins entre 1945 et 1960, puis lâintĂ©gration de la France Ă lâOTAN, renforcent son rĂŽle dans les missions anti-sous-marines. Cela permet aussi une transmission de savoirs avec la formation de professionnels Ă©trangers.
Dans les annĂ©es 1960-1970, lâarrivĂ©e des sous-marins Ă propulsion nuclĂ©aire entraĂźne de nouveaux amĂ©nagements. LâESMAT, rebaptisĂ©e en 1970, assure un large Ă©ventail de missions : mouillage de mines, opĂ©rations spĂ©ciales, renseignement et prĂ©paration des premiers SNLE français. Entre 1945 et 1997, Keroman assure la maintenance de 95 unitĂ©s. Elle devient ainsi lâun des premiers employeurs du pays de Lorient. La base incarne alors un mariage unique entre puissance militaire et dĂ©veloppement Ă©conomique local.
Dans le prolongement des ambitions stratĂ©giques de la Kriegsmarine, Lorient sâaffirme donc durant la guerre froide. La ville devient un centre majeur de la recomposition sous-marine française, consolidant dans les annĂ©es 1970 un haut niveau de missions et de compĂ©tences.
La reconversion dâun lieu de mĂ©moires
Ă la fin du XXá” siĂšcle, la fermeture des sous-marins classiques est dĂ©cidĂ©e. Cependant, la rade lorientaise nâa pas les infrastructures nĂ©cessaires Ă lâaccueil des submersibles nuclĂ©aires. LâĂtat-major annonce lâarrĂȘt de la BSM de Keroman, achevĂ© en 1997. La base, alors visible depuis toute la rade, devient un enjeu pour la ville alors que le bassin dâemploi quâelle gĂ©nĂ©rait est fortement impactĂ©.
La reconversion est triple : Ă©conomique, nautique et touristique. DĂšs 1997, des skippers sâinstallent sur les quais, initiant un pĂŽle de course au large Ă lâinstar dâAlain Gautier. En 2001 la reconversion sâengage rĂ©ellement et en 2002 lâagglomĂ©ration acquiert Keroman I et II. Des investissements massifs suivent : amĂ©nagement de hangars, rĂ©novation des voiries, crĂ©ation dâun centre dâentraĂźnement pour les Ă©quipages de haut niveau. En dix ans, Keroman devient le plus grand pĂŽle europĂ©en de course au large, avec prĂšs dâun kilomĂštre de pontons et 6 000 mÂČ dâateliers couverts. Marque de prestige, Lorient accueille par exemple en 2024 la course Ă voile The Transat CIC (Transat anglaise) qui existe depuis 1960 et qui rejoint New York.
De plus, le site conserve une dimension mĂ©morielle. MusĂ©es, visites guidĂ©es, tĂ©moignages dâanciens marins et ouvriers permettent de retracer lâhistoire de la Seconde Guerre mondiale et de la guerre froide. Keroman devient ainsi un espace patrimonial, alliant mĂ©moire, tourisme et activitĂ©s nautiques de pointe. Câest ainsi que sur la base le sous-marin Flore-S645 (classe DaphnĂ©) est ouvert Ă la visite depuis 2010.
Aujourdâhui, Keroman est un symbole unique : un vestige de guerre transformĂ© en centre dâexcellence maritime, lieu de formation, innovation et compĂ©tition, tout en conservant son rĂŽle dans la mĂ©moire collective lorientaise.


