Constructions et destructions : une pérennisation difficile
La genèse de la citadelle de Port-Louis est avant tout espagnole. En pleine période de guerre de Religion en France (la huitième), des ligueurs appellent à l’aide le roi d’Espagne, Philippe II (catholique). C’est ainsi qu’en octobre 1590, trois mille Espagnols débarquent à Saint-Nazaire. Le gouverneur de Concarneau les dirige alors vers Blavet : futur Port-Louis. De là, ils établissent dès décembre 1590 le fort de l’aigle sous l’ingénieur Cristobal de Rojas. Le traité de Vervins en 1598 met fin au conflit franco-espagnol et lève les inquiétudes liées à la citadelle. En effet, cette dernière doit être démolie mais ne l’est en réalité qu’en partie : par exemple restent deux bastions et les casernes. Après l’assassinat du roi Henri IV en 1610 des insurgés tentent de réhabiliter le fort. C’est à nouveau le cas en 1614 avec César de Vendôme, fils illégitime d’Henri IV, qui se révolte contre Marie de Médicis, alors régente. Fait prisonnier au Louvre, il s’échappe, se réfugie dans son gouvernement breton, puis dans le fort de Blavet qu’il refortifie. Or, après un accord entre la régente et le prince de Condé (chef des révoltés), la citadelle révoltée est récupérée. Une nouvelle destruction de la place forte a lieu. Dans cette même décennie la famille Brissac acquit la place forte (1611). Juillet 1618 acte la résolution par Louis XIII de conserver la citadelle et de la restaurer. C’est ainsi que Jacques Corbineau, architecte du Roi, devient conducteur des bâtiments et fortifications de la ville port-louisienne. Ce dernier est notamment à l’origine du château de Brissac et du parlement de Rennes. Cette étape marque la confirmation du lieu comme citadelle pérenne.
En 1636-37, le cardinal de Richelieu parachève la défense de la forteresse avec la demi-lune. De plus, il envoie son cousin Charles II de la Porte Le Meilleraye (1602-1664) examiner la citadelle. Ce dernier se marie alors à la fille du duc de Brissac et reçoit en dot le gouvernement de Port-Louis. Son premier fils lui succédera au titre de gouverneur en 1654. Au fil du temps, les travaux et aménagements viennent renforcer les fortifications de la citadelle, par exemple en 1641-42 mais aussi avec la construction du pont en pierre (1792). Vauban, à son tour, met en avant les faiblesses de la citadelle tout en y reconnaissant sa position stratégique.
L’ancienne Compagnie des Indes Orientales
En août 1664, la création de la Compagnie des Indes Orientales implique de devoir trouver un lieu où héberger son siège. Une enquête est menée sur la façade atlantique pour trouver le lieu et le 19 octobre 1665 l’intendant de la marine visite Port-Louis. Après les échecs du Havre, de Paimboeuf et de Bayonne, la rade de Port-Louis s’offre comme un espace intéressant. L’adoption du site est actée en 1666 : elle émerge en face de Port-Louis, de l’autre côté de la rade. La ville de Lorient naît ainsi grâce à sa position et donc à Port-Louis. Le but de cette Compagnie est d’affirmer et revendiquer la puissance française face aux autres puissances maritimes et coloniales européennes. Cette Compagnie obtient au même titre que les autres une charte et un monopole, dans notre cas pour son commerce avec l’Asie.
Le siège de la Compagnie des Indes Orientales réside en la ville close de Port-Louis alors que Lorient est dans un premier temps un chantier de construction et un lieu où sont armés les navires des Indes (jusqu’en 1711). Au début du XVIIIe siècle, la Compagnie privatise Lorient pour armer/désarmer ses navires ainsi que ceux royaux. Port-Louis s’illustre donc comme le lieu principal pour cela. Cet exemple montre que la rade est un espace maritime et portuaire communiquant et ayant plusieurs pôles (Lorient, Port-Louis, Hennebont). Par exemple, les caboteurs déchargent à Port-Louis environ trois fois sur quatre, le dernier quart étant à Lorient.
Le trajet pour aller aux Indes était d’environ six mois et n’était pas sans danger. C’est pour cela qu’en temps de conflits des vaisseaux de la Marine Royale escortaient les navires commerciaux. La Compagnie devient un réel pôle d’emploi autour du lieu et la ville émerge grâce au chantier naval, devenant par ailleurs une paroisse en 1709 et une juridiction propre en 1710 (Lorient).
Port-Louis, citadelle de la rade lorientaise
La citadelle de Port-Louis est un enjeu stratégique majeur pour contrôler la rade. Contrairement aux villes manchoises ou directement posées sur l’Atlantique, Port-Louis offre un recul et donc une protection. Notamment en arrière de l’île de Groix, la citadelle défend sur la façade atlantique un accès direct à Lorient et donc à la Compagnie. Cela explique son établissement sur la rade : ouverte sur la mer (commerce) mais protégée (recul). Son histoire l’atteste, d’abord par le commerce qui s’y déroule. En effet, différentes compagnies ont armé leurs navires à Port-Louis : par exemple la Compagnie du Sénégal, la Compagnie de Chine, ou encore de la Meilleraye. Son histoire le démontre également par les menaces d’attaques extérieures puis intérieures. Extérieures principalement avec les Anglais et Hollandais : notamment la guerre de succession d’Autriche (1746), la guerre de la ligue d’Augsbourg (1696) mais encore la guerre de Hollande (1674-75). Intérieures par exemple avec les Rochelais qui prennent la ville en 1625 ou lorsque la citadelle est sous la menace de la chouannerie lors de la Révolution. Plus récemment, en 1914 la citadelle devient lors de la Première Guerre mondiale un siège de commandement. La forteresse voit également l’arrivée des troupes allemandes le 21 juin 1940 lors de la Seconde. Ces derniers s’installent dans la citadelle qui devient un lieu de torture et de massacre des Français. Ainsi la citadelle de Port-Louis représente un enjeu majeur pour la protection de la rade.
Lorient dépasse Port-Louis
La Compagnie rencontre des difficultés à étendre et à pérenniser son commerce avec l’Asie. L’activité d’armement/désarmement décroît tout comme les constructions de navires. Dès 1703, la Compagnie cède ses installations à la Marine royale et dès 1706 les Malouins récupèrent peu à peu le commerce grâce aux privilèges octroyés par la Compagnie. En 1719, John Law réorganise la Compagnie « nouvelle » qui hérite des infrastructures de la première et a davantage de moyens. Elle déménage à Lorient où le contrôleur général des Finances Orry y centralise les activités. Ainsi, contrairement à la première Compagnie, la seconde fait de Lorient l’unique site d’armement/désarmement, de construction et de commerce. Port-Louis ne rentre donc pas dans la nouvelle équation.
En revanche, Lorient connaît un dynamisme grâce à la Compagnie des Indes Orientales de Law. La cité marchande se transforme notamment pour accueillir les bâtiments de commerce nécessaires à la vente des denrées. C’est ainsi que la Compagnie regroupe en son sein le chantier de construction, le port, les casernes et nouvellement un magasin des Indes et un hôtel des ventes. Ce dernier, pensé par Jacques V Gabriel dès 1733, reflète Lorient comme une puissance commerciale (tournée vers l’Asie). L’importante flotte que la Compagnie entretient (entre 26 et 86 navires) montre aussi la prospérité du lieu et sa renaissance. Le commerce colonial lorientais représenterait à ce titre 5 à 10% du commerce extérieur du royaume. Cependant, la concentration lorientaise autour du commerce de la Compagnie nuit à la ville après la disparition de cette dernière en 1769. La Compagnie a donc permis la naissance de la ville en 1666 et son essor au XVIIIe siècle. De l’autre côté de la rade, Port-Louis a permis la naissance de Lorient/la Compagnie et cette dernière causa son déclin.
Du poivre à la sardine : la spécialisation port-louisienne
Dans le premier XVIIIe siècle, le port de Port-Louis devient principalement un re-exportateur de denrées coloniales. Ce, dès les années 1700 alors que la Compagnie est en déclin à Lorient. Le plus souvent, les marchandises « indiennes » étaient donc seulement déchargées à Port-Louis et retransitées vers les autres ports comme Bordeaux ou Nantes. À ce titre les sources indiquent que nous trouvons dans les cargaisons : du poivre, du sucre, du tabac, du cacao… C’est ainsi qu’un commerce à deux pôles se dessine : Port-Louis est un avant-port de Lorient qui permet une meilleure gestion de l’espace de la rade. Cette complémentarité s’éteint vers le milieu du siècle quand Lorient s’émancipe et gagne en autonomie. Ainsi, l’activité armement/désarmement ainsi que la redistribution des denrées exotiques diminuent dans le port port-louisien.
Les activités de la « cité-mère » ne cessent pour autant. En effet, depuis le XVIe siècle, la cité de Port-Louis est réputée pour la pêche à la sardine. Elle s’illustre avec son « industrie » comme un pôle de la sardine au sud de la Bretagne. Ainsi, la diminution des activités liées à la Compagnie favorise grandement ce commerce halieutique. Dans le second XVIIIe siècle, la ville se spécialise donc dans cette activité. Elle concentre à ce titre les presses qui permettent de transformer et exporter les poissons pêchés.
La citadelle : une prison politique
Nous l’avons vu, la citadelle de Port-Louis permet de tenir, protéger et contrôler la rade. Elle fut également au fil des époques une prison politique. Durant la Révolution, les dangers pour la Nation y sont prisonniers, au même titre que les prêtres réfractaires dès 1791 et les chouans.
Sous la monarchie de Juillet de Louis-Philippe (1830-1848), le prince Louis-Napoléon (futur III), neveu de Napoléon Ier, conspire et essaie de soulever une garnison à Strasbourg. Son coup d’État échoue et il est fait prisonnier, passant notamment une dizaine de jours à la citadelle de Port-Louis avant un nouveau transit. De plus, lors du mouvement insurrectionnel de la Commune (1870-1871) environ quatre cents communards y sont incarcérés de 1871 jusqu’en 1872. Enfin, l’appellation de la citadelle du Port-Louis est aussi un marqueur politique au fil des siècles : Blavet – Port-Louis (XVIIe) – Port-Liberté (1792) – Port-Louis (début XIXe). Aujourd’hui, la citadelle de Port-Louis accueille le musée de la Compagnie des Indes : la boucle est bouclée.


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